L’hyposexualité – l’absence ou la baisse du désir sexuel

L’hyposexualité ou la baisse, voir l’absence de désir sexuel est une des principales cause de consultation. L’interview ci après met en relief quelques pistes de réflexion.

Les gens, y compris les jeunes, font moins l’amour que dans les années 1990. Une tendance confirmée par Christian Rollini, président de la Société suisse de sexologie. La faute à une préférence toujours plus marquée pour le virtuel?

Christian Rollini, constatez-vous dans votre pratique de médecin psychiatre spécialisé en sexologie cette baisse de fréquence des rapports sexuels, mise en évidence par diverses études?

Oui, bien sûr. Je vois surtout des personnes adultes qui consultent de plus en plus pour des troubles du désir, hommes et femmes confondus. D’autre part, effectivement, des enquêtes montrent que les jeunes, les générations Y, les milléniaux, pour certains ont une tendance à se désintéresser de la sexualité. Il existe des études qui décrivent que la moyenne des relations sexuelles serait neuf fois moindre aujourd’hui qu’à la fin des années 1990.

La jeunesse n’est-elle pas quand même la période où le désir est le plus fort?

Oui et non. C’est vrai que, avec Tinder et autres, il est devenu très facile de faire des rencontres sexuelles. Mais cela reste souvent centré sur une fonctionnalité, principalement celle de l’orgasme. Cela s’apparente à de l’addiction. Et ce n’est pas parce que l’on a cette facilité d’avoir plein de partenaires sexuels que l’on devient plus compétent dans la rencontre. Foucault disait que la sexualité est une manière de se rencontrer et d’être créatif. Être en couple, c’est créer une entité supplémentaire. On peut alors comprendre les asexuels qui se libèrent de la pression, de l’injonction sociale de réussir. Si l’on doit toujours «orgasmer», si l’on doit toujours être performant, autant ne pas désirer.

C’est donc l’époque plus que le sexe lui-même que certains ados rejetteraient?

Être désirant ou sexuellement actif, c’est être adulte. Or, aujourd’hui, être adulte, cela ne fait plus tellement envie. Quand vous êtes ado et que vous observez le monde des adultes, c’est surtout le négatif qui est montré, notamment dans les médias. On ne nous apprend pas à accepter la réalité telle qu’elle est. On nous fait croire que la technologie peut tout contrôler, que l’on ne doit plus souffrir. La sexualité ne fait pas exception.

À partir de quand peut-on parler, plus spécifiquement, de troubles du désir?

On parle maintenant plutôt de trouble de l’intérêt sexuel et/ou de l’excitation. Il y a dysfonction si le trouble est constant ou récurrent et qu’il engendre une souffrance personnelle ou de couple. Mais attention à ne pas confondre norme et conformisme. Par exemple le désir peut varier en fonction des périodes de la vie. Quelqu’un qui a 50 ans, des enfants et qui travaille beaucoup aura probablement une fréquence sexuelle moindre que la norme, qui est à peu près de deux fois par semaine. Mais la sexualité est un phénomène très individuel. Beaucoup de gens qui ont peut-être trois à cinq rapports par année vivent tout à fait heureux.

Quelles sont, sinon, les principales autres causes d’une baisse d’intérêt pour le sexe?

Elles peuvent être psychiatriques ou somatiques. Les plus fréquentes sont la dépression ou certains médicaments, notamment la consommation de médicaments psychotropes comme certains antidépresseurs. Il peut s’agir de causes plus psychologiques, comme un conflit de couple ou du stress. Ce sont les cas que l’on retrouve le plus souvent en consultation et qui concernent surtout les adultes de 20 à 50 ans. Enfin, des causes sociales et culturelles peuvent aussi expliquer cette baisse de la libido.

Comme la surconsommation de pornographie?

On peut parler de «distracteurs compétitifs». Les sources de distraction sont de plus en plus nombreuses: internet, les jeux, les séries télévisées et bien sûr le porno. Ces «distracteurs» font très efficacement de la compétition à la sexualité, souvent moins immédiate et facile d’accès. Ce sont des liens supposés, on n’a pas le moyen de les prouver.

Vous avez l’antidote?

Une bonne chose serait de se réserver des moments dans la semaine où on s’interdit de regarder des écrans, pas de smartphone, pas de télévision. En se demandant ce que l’on pourrait bien faire d’autre… ou, soyons fous, en imaginant donner un rendez-vous romantique à sa ou son partenaire. S’amuser à se découvrir sur le plan érotique. Apprendre à communiquer. Mais il est évidemment plus facile de regarder son smartphone que de faire l’effort d’aller vers son compagnon ou sa compagne et d’essayer de la séduire. Au risque de se «prendre un vent» comme disent les jeunes. Pour désirer, il faut supporter un peu de frustration et accepter les imperfections de la réalité. Or, nous sommes dans une époque où on nous donne moins l’occasion d’apprendre à gérer la frustration. Tout est possible tout de suite, on ne veut plus attendre. Mais la sexualité ne fonctionne pas comme cela. Vous n’êtes jamais sûr, même après trente ans de vie commune, que le soir venu vous aurez un rapport sexuel. Surtout si vous n’avez pas été séduisant durant la journée. C’est beaucoup plus facile d’aller sur un site pornographique.

Pour désirer, il faut supporter un peu de frustration et accepter les imperfections de la réalité

Christian Rollini

Est-ce vraiment si grave?

Nous avons affaire là à deux types d’angoisses. L’angoisse de performance d’abord: il faut toujours être la superwoman, le superman. La notion de plaisir est à mettre en lien avec le fonctionnement de notre société où le système économique s’est mis en place de telle sorte qu’on doit être des consommateurs pour que cela fonctionne, pour que ça ne s’écroule pas. Si l’on est un consommateur individualiste et frustré, on consommera de plus en plus pour limiter sa frustration. On va donc chercher des plaisirs immédiats. La sexualité n’échappe pas à cette logique.

Et l’autre forme d’angoisse?

C’est l’angoisse interpersonnelle: paradoxalement, nous vivons dans une société hyperconnectée, mais le fait d’aller directement vers quelqu’un fait peur. Peut-être parce que avant il existait un cadre social et culturel stable, avec peut-être moins de liberté, mais les choses étaient claires. La religion ou même l’État vous disaient comment être un homme ou une femme. À partir du moment où tout est possible, vous ne savez jamais quand vous faites juste. Sauf quand votre partenaire vous le dit. Tant que vous n’êtes pas entrés en contact avec la personne, vous n’aurez pas ce feed-back. Entrer en interrelation peut donc devenir très angoissant.

Ces considérations valent-elles essentiellement et surtout pour les couples hétérosexuels?

C’est une problématique qui concerne tout le monde, aussi les homosexuels. Des études montrent même que c’est plus intense chez les homosexuels, surtout hommes, parce que les notions de plaisir et d’orgasme sont très importantes, et donc la performance. Si vous ne performez pas très vite, le couple homosexuel peut être remis en question.

En cas de trouble du désir, jusqu’à quel point peut-on impliquer ou mettre en cause un(e) partenaire?

Le trouble sexuel est toujours contextuel. On va difficilement pouvoir définir ou décrire un trouble sans son contexte. Prenez l’éjaculation précoce: dans certaines cultures ou à certaines époques, c’était cela la norme. Dans un couple par exemple où Monsieur est alcoolique et violent, peut-être que le trouble du désir chez Madame est tout à fait adapté, et permettra de le garder un peu à distance.

Qui consulte et pourquoi?

Souvent, ce sont des couples qui se posent des questions, du genre: «est-ce que c’est normal?» Le thérapeute fait alors surtout un travail de déculpabilisation. Par exemple, pour une femme qui vient d’avoir un enfant et qui allaite, le fait de ne pas avoir de désir pendant les six mois qui suivent l’accouchement, ce serait plutôt la norme. Il existe plein de fausses croyances. Par exemple, croire que la sexualité c’est inné, que l’on n’a rien besoin d’apprendre. Cela va marcher peut-être au début de la relation parce qu’il y a la nouveauté, mais après dix ans, c’est autre chose. C’est l’une des causes des nombreux divorces. Si vous voulez continuer à maintenir la flamme allumée dans un couple qui a des années de vie commune, il faut faire des efforts comme dans n’importe quel sport ou activité qui demande quelques habiletés.

Le cliché voudrait que le désir masculin soit plus stable, plus constant, plus fréquent…

Comme vous le dites, c’est un cliché. De plus en plus d’hommes consultent. La virilité est devenue une vraie question. Être un homme, cela devient compliqué. L’homme en réalité est plus fragile sur le plan sexuel que la femme. Quand ça ne marche pas, cela se voit tout de suite. Si on perd l’érection, cela se voit, si on éjacule trop vite, cela se voit. L’homme est ainsi rendu très vulnérable narcissiquement. Au fond, nous avons moins affaire à un trouble du désir qu’à un trouble du plaisir. On se focalise sur la fonction. Il faut «orgasmer». Certains parlent de la tyrannie de l’orgasme. C’est une pression énorme.

D’où une tentation de fuite?

Pas forcément. On se libère de l’injonction sociale voulant qu’il faut être sexuellement actif pour être un homme ou une femme. On sait qu’il y a beaucoup de femmes qui n’ont pratiquement jamais de désir, mais qui ont une sexualité épanouie parce qu’elles se laissent par exemple aller à des jeux érotiques. La sexologie n’en est plus à défendre cette vision linéaire voulant qu’il faudrait absolument du désir, de l’excitation sexuelle, de l’orgasme. Beaucoup de femmes et même des hommes peuvent ne pas avoir d’orgasme et pourtant être épanouis sur le plan sexuel.

Beaucoup de femmes et même des hommes peuvent ne pas avoir d’orgasme et pourtant être épanouis sur le plan sexuel

Christian Rollini

Ce n’est pas vraiment le discours ambiant…

Sur le plan médiatique peut-être, mais en sexologie le simple fait de donner de l’information permet à beaucoup de gens d’aller mieux. Une femme qui lit dans un journal un article sur les dix manières d’atteindre rapidement l’orgasme va peut-être se dire: «Moi qui n’ai jamais orgasme, je ne suis pas normale, je ne suis pas une femme.» Si vous lui dites, mais il y a plein de femmes qui n’ont pas d’orgasme et qui vivent très bien, qui peuvent très bien avoir du plaisir, tout à coup, cette femme redevient normale.

La masturbation peut-elle être considérée comme une concurrence à la vie de couple?

C’est une autre fausse croyance. Des patients nous disent, je me suis trop masturbé, je n’ai plus de désir. Sur le plan physiologique au contraire, plus on a d’activité sexuelle, plus les androgènes montent, c’est comme un «boost», on maintient le désir actif. La masturbation n’est pas problématique en tant que telle, c’est une des formes d’activité sexuelle les plus banales et fréquentes chez la plupart des êtres humains. Cela peut devenir problématique si c’est la seule, si elle est pratiquée sur un mode addictif au détriment d’une relation «vraie» avec une «vraie» personne, si on favorise l’iconographie pornographique au détriment de la rencontre.

Un sexologue conseille-t-il parfois des expériences hors du couple?

Les gens trouvent souvent eux-mêmes des solutions, le thérapeute est surtout là pour s’assurer que cela ne soit pas de l’évitement. En pratique, le plus souvent, on couche avec d’autres parce que l’on n’a pas trouvé de solution au sein du couple. Et le résultat est alors souvent décevant. Qui plus est, à partir du moment où vous avez un plan B, vous n’allez plus trop vous impliquer dans le plan A. Or, résoudre un conflit de couple, un manque de désir, trouver une solution, c’est possible, mais cela demande des efforts.

publié dans : Migros Magazine (Suisse) 19 avril 2018